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Interview pour « NME »

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Elle est la première artiste à dépasser les 100 millions de singles vendus électroniquement ; Vogue l’a nommée l’égérie de la mode la plus passionnante ; musicalement, les artistes avec qui elles collaborent sont les plus prestigieux, de Drake jusqu’à Eminiem, Kanye et Nicki Minaj, en passant par Paul McCartney et Coldplay. Rihanna est de ce fait une personne qui peut se permettre d’aménager son emploi du temps à volonté. Il est près de minuit quand elle s’assoit dans une pièce faiblement éclairée d’un studio photo de Los Angeles pour s’entretenir avec NME. On l’a d’abord rencontrée durant l’après-midi, et bien qu’il soit difficile de prédire comment Rihanna va vous saluer, on ne se doutait pas que nous aurions droit à une arrivée aussi dynamique, un « salut » tout sourire, l’étreinte amicale et le « high five ». « Je pars ! » déclare-t-elle ensuite en agitant ses bras autour de sa tête, « …me transformer ! ».
 
Elle disparait dans la pièce d’à côté. Des heures passent. A un autre shoot plus loin dans le couloir, Will Ferrell fait des va-et-vient, mais s’assure de passer le bonjour à Rihanna dès qu’il en a l’occasion. Dans le studio qui accueillera quelques heures plus tard le photoshoot de la chanteuse, il y a un peu d’agitation causée par la présence de deux chiens minuscules. La nuit tombe. Pendant tout ce temps, un garde armé, dont le seul rôle est de protéger un coffre à bijoux, reste devant une loge. A l’intérieur se trouve non seulement Rihanna, mais aussi 3 tringles à vêtements, une couturière, et deux douzaines de paquets de Cheetos.
 
Quand une Rihanna transformée apparaît, elle le fait avec une expression mélodramatique signifiant « Enfin ! », mais tout va bien : attendre quelques heures est toujours mieux que d’attendre 3 ans.
 
Entre 2005 et 2012, Rihanna a sorti (ou ressorti) au moins un album par an, chaque année. Mais en 2013, quelque chose d’étrange s’est passé : pas d’album de Rihanna. Elle n’a pas pour autant disparu (rien que cet été, son compte Instagram fait état de galas, de fêtes diverses, de campagnes pour Dior, carnavals et bains de soleil), mais ces signes d’activité ne font que renforcer l’impression que l’album aurait déjà dû sortir depuis de nombreux mois, surtout après avoir été habitué à un rythme d’un disque tous les 8 mois. Mais au moins ce nouvel album est terminé, n’est-ce pas ?
 
« Il n’est pas terminé ! », glousse Rihanna. A ce moment, elle est installée dans un canapé enroulée dans une veste verte démesurée. « Pour moi, ce n’est jamais terminé tant que ce n’est pas terminé. Tant qu’on n’est pas arrivé au moment final. »
 
Donc son huitième album n’a même pas encore de tracklist (« J’aime tellement de chansons, elles sont toutes si différentes, qu’il est difficile de toutes les mettre sur le même album ») mais Rihanna parle de certains morceaux clés : « Just Feel it », « Higher » (avec une production inspirée d’Amy Whinehouse, c’est un de ses préférés) et « Love On The Brain », qu’elle devait interpréter aux Brit Awards de cette année mais qu’elle a dû déprogrammer pour raison de santé, et qui reste donc inconnu du public.
 
Et il n’y a toujours pas de titre : Rihanna a réussi à réduire le nombre de choix à deux, mais reconnaît que les fans l’appelleront probablement toujours R8, le nom qu’ils lui ont donné en absence d’informations. « Peu importe ce que je publie sur internet, au bout de trois commentaires, il y aura toujours quelqu’un qui demandera quand arrive R8. Je pourrais mettre en ligne n’importe quoi, il n’y a rien d’autre qui compte. Ils ne se soucient de rien d’autre que de R8. »
 
Le problème, c’est que 50 millions de followers sur Twitter sont à crans en attendant un album, et tout ce que leur idole tweete concerne une nouvelle marque de chaussettes ou une photo d’elle en train de nourrir un singe minuscule. « Je sais ! », dit-elle en rigolant. Elle semble beaucoup s’amuser de cette attente. « Mais ça me rend tellement enthousiaste, car je m’impatiente à l’idée de leur délivrer quelque chose d’incroyable. ».
 
Ce n’est pas seulement l’emploi du temps de Rihanna qui a besoin de s’adapter pour mener à terme ce projet : plus tôt cette année, Kanye West a annoncé qu’il produisait l’album, et Rihanna confirme ce soir l’investissement continu du potentiel futur président des États-Unis. « Kanye voulait vraiment être impliqué dans la réalisation de cet album. », explique Rihanna. « Il a donc commencé à m’aider pour le réaliser. Maintenant il faut juste qu’on trouve le temps de retourner en studio tous les deux. Son emploi du temps et le mien sont totalement incompatibles en ce moment, mais je pense que nous pourrons retourner en studio ce mois-ci. ».
 
Rihanna dit qu’elle serait favorable à la rumeur qui dit qu’elle organiserait une tournée avec Kanye, mais elle réserve ses meilleures éloges à Charli XCX, avec qui elle collabore (« une des filles les plus cools qu’il m’a été donné de rencontrer »), et dont le travail pourrait apparaître sur R8. « Charli est tout simplement absolument cool, tellement fiable et spontanée, et complètement inconsciente de son environnement », rapporte-t-elle. Il semblerait que Rihanna ait trouvé son âme sœur. « Elle dégage un aura de liberté », ajoute-t-elle. « C’est pure. J’adore ça. Je l’adore. ».
 
Avec une culture de la pop qui s’accélère de plus en plus, il semble dangereux de laisser un tel écart entre deux albums. Mais la carrière de Rihanna en elle-même est pimentée par des évènements considérés comme dangereux, alors nous lui demandons pourquoi elle ressent le besoin de prendre des risques quand tellement d’autres chanteurs s’en sortent sans en prendre. « Je prends des risques parce que je finis par m’ennuyer », dit-elle en haussant les épaules. « Et je m’ennuie très facilement. ».
 
Elle raconte son histoire, quand elle et sa meilleure amie avaient 11 ans et étaient des cadettes de l’armée, sa jeunesse à la Barbade. « On devait se mettre dans le pétrin pour apprécier la discipline qu’on nous inculquait », se rappelle-t-elle. « Et on refusait de faire des pompes quand on était puni. On se demandait pourquoi on devait le faire, c’était tellement ennuyeux de suivre les règles. ».
 
Rihanna a quitté La Barabde pour New York avant que l’armée ne puisse la renvoyer ; Jay-Z a signé Rihanna le jour où il l’a rencontrée. Après 10 années de carrière, l’ambition de Rihanna pour ce nouvel album est d’avoir du succès, à l’inverse de ce qui lui ont réservé quelques uns de ces disques précédents. Elle nous dit ça à sa manière : « c’est facile de faire un album plein de bonnes chansons », et c’est plutôt vrai : en plus d’être l’égérie de la mode la plus passionnante, Rihanna est maintenant aussi l’égérie suprême en ce qui concerne les écrivains et les producteurs du moment. « Mais je veux que les gens soient vraiment emportés par l’album. Les chansons doivent avoir un sens une fois rassemblée sur un même album. ».
 
Elle sourit quand on lui fait remarquer que les trois singles qui sont sortis jusqu’alors (« American Oxygen », « Four Five Seconds » et « Bitch Better Have My Money ») sont tous très différents. « Je sais », dit-elle, « Je sais bien ! ». Elle se met à rire aux éclats. Avec Rihanna, il est impossible de deviner ce que ces mots cachent, mais on a l’impression de se faire troller. Elle glousse. « C’est peut-être un peu le cas. ». Et elle se remet à rire. « Mais j’adore ce que j’adore, et chacune de ces chansons a une attitude différente, et les clips reflètent le caractère de chacune. Je veux que chaque clip nous emmène dans un monde différent. ».
 
Et quelques unes de ces vidéos, on l’a appris cet été, nous emmène dans des lieux assez inattendus. En juillet, le clip de « Bitch Better Have My Money » a été publié sur YouTube. On a pu y apercevoir un kidnapping, de la torture, de la drogue, un meurtre, de la nudité et des objets gonflables. Tout naturellement, le mini-film de 7 minutes a provoqué des remous sur Internet, avec des réflexions fusant de toute part.
 
« Je voulais que les gens aient l’impression qu’ils aient reçu plus que ce à quoi ils s’attendaient. », dit maintenant Rihanna. Très certainement. « Ouais », glousse-t-elle. « Mais pas pour les aspects choquants, mais plus pour l’aspect ‘Wow, c’est vraiment un mini-film’. Vous voyez ce que je veux dire ? Je voulais aller plus loin. Je voulais surtout que les gens comprennent. ».
 
Est-ce que Rihanna a été satisfaite de la réaction des gens ? « J’en ai été très satisfaite », dit-elle. « Très satisfaite. ».
 
Elle sourit de manière perplexe car elle ne comprend où nous voulons en venir. On en vient donc à lui demander ce qu’elle pense des observations qui disent que le clip (où Rihanna et ses amies torturent une femme nue pour punir les actions de son mari qui reste quant à lui habillé du début à la fin) est anti-féministe. Une Rihanna levant les yeux au ciel est quelque chose à ne pas rater, et nous y avons eu droit. « Ah, nous y arrivons enfin », soupire-t-elle. Tout au long de notre interview, Rihanna parle doucement : elle n’élève pas la voix, elle n’est jamais grossière. Mais elle pense bien tout ce qu’elle dit. « Je n’ai pas pensé à cette interprétation, de près ou de loin. Wow. Et au final, les femmes ont gagné. Le terme « Bitch » désignait l’homme. Je suis confuse. Les personnes qui ont fait ces observations sont en fait les personnes qui n’ont pas compris le clip. Je ne m’en inquiète pas. Cette vidéo n’est pas censée promouvoir l’émancipation des femmes. Je réalisais une œuvre d’art.
 
Dans l’ère de la pop post-Gaga, le seul message acceptable de la part des icônes de la pop existante ou sur le point de le devenir est un message de positivité, avec ce statut lucratif de modèle pour les jeunes imprimé jusqu’à la racine de la personnalité de l’artiste d’un point de vue marketing. Mais Rihanna semble prospérer en gardant un lien privilégié avec son public, et il est étrange (pour ne pas dire impressionnant) de voir qu’en 2015, Rihanna et une artiste comme Taylor Swift partagent le même marché de la pop.
 
« Euh, je ne suis pas sûre » est la réponse de Rihanna quand on lui demande si elle accepterait une invitation de la part de Taylor Swift pour monter sur scène avec elle, à l’image de nombreux artistes qui l’ont dernièrement fait. « Je ne pense pas que je le ferais. Je ne pense pas que ça serait logique. Je ne crois pas qu’on promeut la même chose : il n’y a pas de points communs entre nous deux, je ne pense pas qu’on partage le même public. Je pense que c’est un modèle pour les jeunes, alors que je ne le suis pas du tout. » Elle rajoute, avec un sourire : « Il faut croire que diriger librement mes projets fait de moi un être humain horrible. »
 
La personnalité de star de Rihanna a dépassé depuis longtemps les éléments de base que les gens ont autrefois considéré comme étant les critères et fondements des pop-stars, comme par exemple le fait que la musique pop est pour les enfants, une considération qui semble complètement obsolète quand on voit aujourd’hui des collaborations entre Justin Bieber, Diplo et Skrillex.
 
« Je ne cible pas mes chansons pour une personne ou des critères démographiques », explique Rihanna. « Si je la sens bien, je la ferais. Je devrais l’interpréter le reste de ma vie. Une chanson est comme un tatouage : elle reste collée à votre peau le reste de votre vie. Vous ne pouvez pas faire quelque chose auquel vous ne croyez pas. On peut prétendre l’espace d’un instant, mais le regret vous rattrapera toujours. Je peux être ce que je suis et dormir la nuit, sachant que je ne suis pas oppressée pour être quelqu’un d’autre. ».
 
On parle de comment Rihanna espère que sa vie se déroulera : elle se voit à 80 ans, recouverte de tatouages, assise sur la plage avec ses petits-enfants jouant dans les environs. « Quand je m’imagine être une vieille dame, tout ce qui me vient à l’esprit est d’être heureuse. », dit-elle en souriant. « Et espérons que je sois toujours attirante. ».
 
Il semblerait que ça soit seulement ces dernières années que la Rihanna qui dit souvent « non » ait remplacé la Rihanna qui disait souvent « oui », mais elle revient 8 ans en arrière pour retrouver la première fois qu’elle a senti avoir un pouvoir sur sa carrière.
 
En 2007, les deux premiers albums de Rihanna l’ont indiscutablement imposée comme une princesse la pop qui n’était pas loin d’exploser sur scène, mais pour son troisième album, elle a ressenti le besoin de changer. Juste avant de réaliser le shoot pour son troisième album, elle a donc décidé de se couper les cheveux. « On a envoyé les images au label. Leur réaction a été : ‘C’est beaucoup trop aventureux. Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse avec ça ? On ne peut pas les utiliser.’. Mais le photoshoot était fait. Et on n’allait pas le refaire. ». Avec ça, on retrouvait une musique présentant une ancienne lycéenne, reine de beauté, qui compare l’amour aux cures de désintoxication et qui brûle la maison d’un fou. « Je devais me rebeller et le faire à ma façon », se rappelle-t-elle. « Et pour pouvoir y arriver, j’ai dû quitter le navire. Sans permission. ».
 
Cette nuit là, cela semblait curieux comparé à ce qui arriverait plus tard, mais en 2007, Rihanna changeait la course de sa carrière et elle est devenu en une année une superstar. « J’ai une manière de casser les règles même quand je n’ai pas prévu de le faire », explique-t-elle. « Vous devez laisser les gens être ce qu’ils sont, vous devez croire que ça sera la meilleure facette d’eux-mêmes. ».
 
Mais un changement plus important encore était sur le point d’arriver quand Rihanna a fait suivre cet album rempli de hits par un album potentiellement néfaste à sa carrière, sous la forme d’une musique lente, sombre et personnelle, ‘Rated R’. L’album a fait hausser bien des sourcils à la maison de disques de Rihanna, où le célèbre LA Reid avait des doutes sur la nouvelle direction prise par la jeune chanteuse. « Il m’a dit : ‘Je ne vais pas te mentir, j’ai très peur de ce qui va en ressortir' », se rappelle Rihanna. « Mais il a aussi dit : ‘Tu dois faire cet album’. Il m’a senti saigner à travers cette musique. ».
 
Rated R était le chef d’œuvre qui a fait naître la Rihanna que nous connaissons aujourd’hui : un album brutal grouillant de désenchantements et d’incertitudes, avec des images fortes et monochromes correspondantes. « C’est un moment de la vie où je me suis senti vulnérable et à découvert », admet Rihanna. « Je sentais que le monde entier me regardait et que tous les projecteurs étaient tournés vers moi. Je me suis senti désorientée. Je savais que je ne pourrais pas faire un album empli de joie. Ce n’était pas la vérité. Ce n’était pas la réalité. Je savais que je n’allais pas restée dans cet état toute ma vie, mais c’est ce que je ressentais à ce moment. »
 
Aujourd’hui, quand Rihanna parle des aspects de sa vie, on a l’impression que les projecteurs qui l’ont éclairée si fort durant la période Rated R lui piquent toujours les yeux. « C’est un peu comme si… vous ne pouvez pas gérer cette situation », soupire-t-elle. « C’est dur. Donc j’essaie de ne pas y penser. A chaque fois qu’il y a un paparazzi qui s’arrête devant le bâtiment je me sens anxieuse. Je ne peux pas dire que j’y suis insensible, car ça ne me paraît jamais normal ». Elle réfléchit un instant. « Mais ce n’est pas surprenant non plus. ».
 
Est-ce que ça l’inquiète qu’elle n’a pas, de par son propre aveu, de mécanisme de défense ? « C’est embêtant », soupire-t-elle. « Mais qu’est-ce qu’il peut arriver, au pire ? Ils prennent juste des photos. Une photo de chacun de mes mouvements. Les bons, les mauvais, les faux-pas, les moments gênants, les moments où je suis incomprise, tout est là. Je ne peux pas y échapper maintenant à moins de commencer à être vraiment nulle et perdre de ma célébrité. A moins de complètement me vautrer. Donc je suppose qu’il y a un côté positif à tout ça. ».
 
Quand on lui demande si elle apprécie le temps qu’elle passe seule, sa réponse est instantanée : « oui ». « Mes pensées ne m’ennuient jamais », dit-elle en haussant les épaules, avec un regard distant. « J’aime passer du temps seule, simplement pour réfléchir. Un moment de quiétude. Un moment de silence. Un moment pour organiser mes pensées. J’adore être seule. Peut-être un peu trop… ».
 
On a commencé l’entretien un jeudi soir, et il est maintenant vendredi. On redescend pour trouver un studio complètement désert : que ce soit les stylistes, le traiteur, la couturière ou le garde armé, tous sont partis. Alors qu’elle nous dit au revoir avec une étreinte, Rihanna nous questionne à propos de la vie au Royaume-Unis. « J’aimerais vivre à Londres l’année prochaine, vous savez », dit-elle tout sourire. « J’ai envie d’essayer. Tant que je n’ai pas d’enfants et que je peux me promener partout, j’ai envie d’essayer. ».
 
Se déplacer serait quelque chose d’assez préjudiciable pour une artiste basée à Los Angeles comme Rihanna, mais il serait amusant de voir quelqu’un essayer de l’arrêter. Pour n’importe quel artiste, définir son territoire est la liberté ultime. Et pour l’artiste que l’on a rencontrée cette nuit là, la liberté est plus qu’un mot écrit sur un T-shirt. C’est un mode de vie.